Thèse Récits et Pratiques d'Adaptation des Habitants la Côte d'Opale Face au Changement Climatique. une Sociologie des Transformations des Attachements et des Liens Sociaux H/F - Université de Lille
- Lille - 59
- CDD
- Université de Lille
Les missions du poste
Établissement : Université de Lille
École doctorale : Sciences économiques, sociales, de l'aménagement et du management
Laboratoire de recherche : Centre de Recherche Individus, Épreuves, Sociétés
Direction de la thèse : Paul CARY ORCID 0000000187859632
Début de la thèse : 2026-10-01
Date limite de candidature : 2026-03-22T23:59:59
Cette thèse interroge à nouveaux frais l'un des principaux résultats de l'analyse de l'environnement en sociologie, à savoir la déconnexion entre connaissances / savoirs / opinions d'un côté et pratiques écologistes/ soutenables, de l'autre.
D'une manière plus générale, cette thèse en sociologie réfléchira sur la façon dont le surgissement des problèmes écologiques met à l'épreuve les relations sociales et peut tendre à les reconfigurer. Les événements climatiques de basse intensité ou extrêmes (canicules, sécheresses, inondations, incendies) provoquent des effets sur les liens sociaux car ils mettent à l'épreuve la solidarité (quelles infrastructures ont été défendues, quels usages - agricole, industriel, touristique, etc.- ont eu la priorité ?) et, dans un second temps, obligent les groupes à repenser leurs liens sociaux et leur rapport à l'environnement. Ces recompositions sont observables à différentes échelles et l'articulation entre les formes de solidarité locale, régionale ou nationale apparait alors comme potentiellement conflictuelle.
Les tensions auxquelles sont soumis les littoraux vulnérables des Hauts-de-France, non seulement à cause des transformations climatiques (érosion, submersion marine, etc.), mais aussi à cause des politiques de (non)adaptation menées localement, en particulier la localisation d'industries stratégiques et d'infrastructures touristiques, constituent notre contexte de départ.
Face aux transformations de l'environnement littoral, les expériences habitantes seront appréhendées au travers de dispositifs mêlant enquêtes sociologiques et interventions artistiques (arts visuels, principalement la photographie). Sera mis en place un forum hybride visant à détailler et analyser les attachements des habitants aux lieux et aux paysages. Par la conception d'interventions photographiques, la tenue de registres, l'enregistrement de récits et la co-conception de dispositifs de restitution, il s'agira de détailler les processus en cours, décrire les vécus et les adaptations ; souligner les tensions entre imaginaires en concurrence ; décrire et analyser les résistances locales en abondant l'Observatoire des inégalités climatiques mis en place dans FORESEE. Il s'agira concrètement de saisir localement les conditions permettant l'avènement d'imaginaires écologistes partagés et les principaux obstacles qui s'y opposent.
La photographie sera mise à profit pour travailler les enjeux de représentations des futurs associés aux CCC. L'artiste n'apparait ici pas comme un médiateur mais plutôt comme un perturbateur de la situation, participant également à l'enquête avec sa palette. Le doctorant choisira les collectifs habitants, mettra en place les dispositifs d'enquête, analysera leur fonctionnement afin de les répliquer dans d'autres contextes.
La déconnexion entre connaissances / savoirs / opinions d'un côté et pratiques écologistes/ soutenables, de l'autre a fait l'objet de nombreuses analyses, débouchant souvent sur des diagnostics d'effondrement (Meadows, 1972 ; Diamond, 2005). Un premier hiatus majeur renvoie à la disjonction savoir / agir. Malgré les nombreux travaux soulignant que science et politique inter-agissent en permanence, le postulat du 'modèle linéaire', selon lequel les sphères scientifiques et politiques seraient séparées (pas d'interférence) et que les résultats des premiers serviraient de base d'action aux seconds (Latour, 1991; Dahan et Guillemot, 2015) demeure prégnant et postule qu'un effort de pédagogie à destination des populations sera décisif. Comme le souligne Draelents (2025), ce postulat - 'si les citoyens n'agissent pas, c'est qu'ils ne savent pas' est 'séduisant mais trompeur'. Or, et c'est notre second point, ce postulat se heurte à l'existence de multiples stratégies de déni ou de dénégation, avec de nombreuses variations selon les pays et contextes (Norgaard, 2005). Jouent en particulier la question des identités et contextes culturels : s'affirmer climato-réaliste, aux EU, est un moyen d'affirmer son identité politique et culturelle, au sein des mouvement conservateurs (Dunlap et McCright, 2011). A fortiori, cette question (les gens ont-ils bien compris les conséquences du changement climatique ?) revêt moins d'importance dès lors que la disjonction entre les opinions et les pratiques demeure aussi flagrante, aux niveaux micro, meso ou macro : en ce sens, une bonne partie de celles et ceux qui s'identifient comme écologistes apparaissent comme ayant les bilans carbone ou empreintes écologiques les plus élevés (Comby, 2024; Coulangeon et al., 2023). Pour couronner le tout, les imaginaires de la transition verte font l'objet de controverses majeures, et le backlash écologique des dernières années témoigne que les imaginaires écologiques, notamment associés à la transition verte (décarbonation par la voiture électrique notamment) ne sont guère rassembleurs. Le recul de l'écologie politique est flagrant en France et dans de nombreux européens, alors même que les problématiques écologiques n'ont jamais été aussi prégnantes.
Notre sujet permettra d'établir des ponts entre deux grandes familles d'analyses. Plutôt que de distinguer d'un côté les récits et les imaginaires, et de l'autre, les pratiques, le projet de thèse souhaite tenir les deux dimensions simultanément. Il s'agit d'un côté de saisir les récits associés à la transition, auprès des citoyens et des porteurs de l'action publique ; de l'autre, d'en dévoiler la portée pratique. On constate en effet aujourd'hui un certain succès de la notion de récits dans l'analyse des CCC mais de nombreux travaux manquent souvent d'ancrage empirique et tendent à reproduire le postulat qui induit la recherche en erreur depuis des décennies, à savoir que la connaissance impliquerait l'action (aux niveaux individuels et collectifs). Ainsi, Latour et Schultz (2022), s'ils soulignaient que la bataille culturelle semblait gagnée, tant les imaginaires écologistes semblaient s'être imposés dans les sphères culturelles, médiatiques ou politiques, pointaient cependant l'absence d'une conscience de classe écologiste susceptible d'entrainer un changement profond des pratiques. Or, le backlash anti-écologiste en cours, incarné par l'élection de Donald Trump au EU, vient aujourd'hui souligner que la bataille pour l'hégémonie culturelle n'est finalement pas gagnée. Si la question environnementale est bien identifiée comme enjeu collectif, elle demeure un champ de bataille, dont la spécificité est qu'elle traverse les individus, eux-mêmes pris dans des injonctions souvent contradictoires.
Il s'agit pour ce faire de tester des méthodologies innovantes, renforçant l'ambition « Science Avec et Pour la Société »de l'Université de Lille.
Nous proposons dans ce projet un cadre méthodologique expérimental, à la lisière entre la sociologie, les arts visuels et la recherche participative afin de réfléchir sur les conflits entre imaginaires écologistes et développementalistes sur le littoral des Hauts-de-France. Notre projet s'inspire de démarches de co-construction des enquêtes que promeut un volet de la démarche SAPS de l'Université de Lille et dont la Boutique des Sciences est un représentant emblématique. Il nous semble en effet, qu'au-delà des questions de pluridisciplinarité, notre projet s'inscrit dans une philosophie de pratique interdisciplinaire, si tant est qu'on entend par là une conception exigeante de l'interaction des chercheurs et des enquêtés dans l'avancée des enquêtes empiriques (Barré et Jollivet, 2023).
Dans le sillon des réflexions sur l'anthropocène, en effet, de nombreuses disciplines, notamment dans le cadre des humanités environnementales, s'attellent à élaborer de nouvelles formes de représentations du réel, dans le but de contribuer à édifier de nouveaux imaginaires qui seraient davantage écologiques, ou davantage mobilisateurs d'un point de vue écologique. Il est indéniable que la littérature ou les arts plastiques se sont saisis de façon particulièrement marquante de ces enjeux, avec l'émergence de nouvelles formes littéraires (la climate fiction par exemple) ou de nouvelles représentations artistiques. Ces tendances ont été bien analysées notamment dans le cadre de l'écolinguistique (Stibbe, 2020). Les rapprochements initiés notamment par Bruno Latour avec la forme théâtrale ont donné naissance à l'expérimentation artistique et scientifique 'Où atterrir ?' - avec des dispositifs incitant à la réflexion sur l'habitabilité des territoires, et impliquant une participation active des spectateurs. Bien d'autres initiatives artistiques interrogent les attachements aux lieux ou aux éco-systèmes, comme l'a bien montré l'historienne de l'art Estelle Zhong Mengual d'abord dans L'Art en commun (2018), qui met en évidence des pratiques artistiques contemporaines où l'oeuvre se forge dans l'espace social et non dans l'atelier, sur la longue durée et en collaboration entre artistes et volontaires; puis dans Apprendre à voir (2021) - où une relecture critique de l'histoire de l'art questionne le postulat d'une division nature / culture qui aurait été dominante en Occident.
Dans ces nouveaux dispositifs, les sociologues n'apparaissent pas toujours à leur aise, puisqu'ils doivent quitter la position de surplomb courante dans la discipline (Laville et Frère, 2023), où le sociologue vient révéler les dominations subies par les acteurs. Comment donc penser la place de la sociologie dans ces dispositifs artistiques ? Comment artistes et sociologues peuvent-il travailler de pair ? Plusieurs travaux (Achutti, 2004) ont souligné de longue date les atomes crochus entre les démarches de photographes et celles des anthropologues et sociologues, qui se fécondent mutuellement dans la photo-ethnographie. Ainsi, notre choix méthodologique souhaite s'appuyer sur ces démarches en ayant recours, entre autres, à la démarche de photo-elicitation, dans laquelle le support photographique apparait comme le déclencheur de la réflexivité des acteurs (Bigando, 2013). Cette méthode produit des résultats très significatifs, par exemple pour qualifier l'attachement des individus paysages de leur quotidien. Il me semble ainsi déterminant, bien que cette thèse soit inscrite en sociologie, de préciser qu'elle s'inscrit dans une démarche collaborative et co-construite.
Le profil recherché
Diplôme de Master en Sciences sociales.
Bonnes capacités de rédaction et de synthèse.
Compétences en méthodes qualitatives (sociologie, anthropologie) requises.
Nécessité d'une appétence pour les recherches participatives et le travail avec des artistes (photographes).