Recrutement Doctorat.Gouv.Fr

Thèse Entre Langues et Genres Lire et Écrire les Subjectivités Lesbo-Queer Translingues H/F - Doctorat.Gouv.Fr

  • Tours - 37
  • CDD
  • Doctorat.Gouv.Fr
Publié le 16 avril 2026
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Les missions du poste

Établissement : Université de Tours École doctorale : Humanités et Langues - H&L Laboratoire de recherche : Interactions Culturelles et Discursives Direction de la thèse : Sophie LARGE ORCID 0009000460763787 Début de la thèse : 2026-10-01 Date limite de candidature : 2026-05-07T23:59:59 Ce projet de thèse s'inscrit à l'intersection de la littérature comparée, des études de genre et de la recherche-création. Il propose d'interroger les formes d'écriture qui se déploient entre plusieurs langues et genres (littéraires et sexués) et qui mettent en crise la présumée stabilité identitaire du sujet. Il examinera comment ces écritures créent un écart vis-à-vis de la norme et façonnent des subjectivités nouvelles par des processus propres aux translinguismes , à la traduction et aux corps lesbo-queer. Le corpus est composé d'oeuvres d'auteur·ice·s qui vivent et écrivent au croisement de plusieurs langues : anglais et espagnol (Gloria Anzaldúa), anglais et français (Nicole Brossard et Nathanaël), espagnol et français (Paul B. Preciado). Cet ensemble de textes translingues permettra de comparer des écritures en provenance des deux côtés de l'Atlantique (Canada-Etats-Unis-Mexique-Espagne-France), mais aussi qui appartiennent à deux générations successives : Anzaldúa et Brossard sont nées dans les années 40 et influencées respectivement par les théorisations de l'intersectionnalité et du lesbianisme radical, tandis que Nathanaël et Preciado sont né·e·s en 1970 et marqué·e·s par la crise du SIDA et l'émergence des études queer dans les années 90.Cette recherche vise ainsi à analyser les zones de friction où la langue, le genre et la subjectivité se reconfigurent et s'entrecroisent. Elle s'intéressera aux stratégies (dés)identitaires et aux rapports obliques entre une langue et un corps conçus comme multiples, changeants et en constant déplacement. L'hypothèse de départ est la suivante : la compréhension de la langue comme système de signes à la fois ouvert, relationnel et performatif, mais aussi opaque et partiellement (in)traduisible, génère une ouverture vers une conceptualisation du corps genré qui tord l'hétéronormativité. Ces deux plans de subjectivation - linguistique et corporelle - mobilisent des imaginaires similaires peuplés par les tropes de la mère, de l'origine perdue, du deuil et du déplacement, à travers lesquels l'écriture opère comme un espace de négociation symbolique qui permet des formes toujours provisoires de ré-ancrage/encrage de soi.

Le projet reposera sur deux gestes méthodologiques complémentaires - lire et écrire - envisagés comme deux modalités indissociables de la production de savoir. D'une part, la lecture critique analysera les stratégies formelles par lesquelles ces textes déconstruisent les normes de genre et de langue. D'autre part, la recherche-création, par le biais de l'écriture créative, mettra à l'épreuve et nourrira ces hypothèses par une pratique qui confrontera entretiens, ateliers d'écriture et travail d'archives comme matériaux pour construire un manuscrit de création polyphonique, lequel déplacera à son tour l'analyse théorique. Il s'agira ainsi d'explorer les enjeux esthétiques, politiques et subjectifs de la production littéraire qui émerge entre les genres et entre les langues, à travers un projet dont la spécificité réside à la fois dans son intégration d'une approche innovante propre à la recherche-création, dans sa dimension comparatiste et transfrontalière, et dans son interdisciplinarité entre la littérature et les études de genre.

Cette thèse s'inscrira donc pleinement dans le programme « Individu et collectivité » de l'unité de recherche ICD, notamment dans son axe 3, « Genre, Minorités et Collectivités ; Humanités environnementales », par l'analyse de la production littéraire des minorités de genre, mais aussi dans son axe 2, « Circulations des savoirs et pratiques littéraires, culturelles et artistiques », par la mise en lumière de la circulation transnationale et plurilingue des écritures des subjectivités lesbo-queer.

Corpus : indiqué dans l'espace 'Références bibliographiques' ci-dessous Jusqu'à présent, les oeuvres qui composent le corpus n'ont pas été étudiées dans une approche comparative qui mettrait en lien leurs aspects genrés et linguistiques. Il existe, pourtant, un ensemble de travaux critiques sur la production littéraire de chacun·e de ces écrivain·e·s qui sera précieux tout au long de l'analyse.

Les oeuvres d'Anzaldúa ont été compilées et commentées par AnaLouise Keating, qui a édité 'The Gloria Anzaldúa Reader' (2009) et publié 'The Anzaldúan Theory Handbook' (2022), deux textes fondamentaux pour comprendre sa pensée. La vie et l'écriture d'Anzaldúa ont aussi fait l'objet de la thèse de Elizabeth Anne Dahms (2014) et plus récemment, en France, Camille Back (2022) s'est intéressée à la façon dont les contributions d'Anzaldúa ont été effacées lors de l'émergence de la théorie queer, en consacrant toute une section à l'analyse du langage comme méthode de résistance, ce qui indique déjà une convergence des enjeux linguistiques et queer dans son écriture.

La vaste production littéraire de Nicole Brossard a donné lieu à un nombre considérable d'analyses, plusieurs d'entre elles consacrées à la place centrale de la traduction chez l'autrice comme démarche créative liée au désir générateur d'écriture (Godbout, 2021 ; Vannini, 2019). Cette horizontalisation de la pratique traductrice et créatrice a été étudiée par Amanda Murphy (2020) qui, dans sa thèse, analyse les pratiques et défis propres à une « poétique multilingue ». Le rapport flou aux genres littéraires de Brossard a été lui aussi relevé par des chercheur·e·s qui soulignent la convergence de cette pratique du « mélange générique » avec une critique du « genre sexué » chez l'autrice (Laillou Savona, 2004 ; McPherson, 2012).

La subjectivité queer « pharmacopornographique » développée par Paul B. Preciado et ses répercussions sur la pensée féministe ont fait l'objet de nombreuses études (Binetti et Sicerone, 2021 ; Evans, 2018), notamment de la thèse de Sofia Ropek (2018). Parallèlement, un intérêt a été porté à la dimension autothéorique de ses écrits et à sa « contamination » des genres littéraires (Jones, 2018 ; Lévesque-Jalbert, 2020 ; Rowlands, 2023), mais aucun de ces travaux n'est consacré à la centralité des langues au pluriel chez Preciado. Ces critiques semblent omettre le fait que Preciado écrit ses manuscrits en français, anglais et espagnol, malgré le fait que ses textes publiés se présentent largement comme monolingues.

Le nombre de travaux critiques qui concernent l'oeuvre de Nathanaël est encore timide. On pourrait parler d'un certain retard transatlantique car si un intérêt académique naissant est porté à ses travaux aux États-Unis et au Canada depuis une dizaine d'années, en Europe ses textes restent majoritairement inconnus et largement introuvables. Au Canada, des théoriciennes comme Catherine Mavrikakis (2004) et Elena Basile (2020) se sont intéressées à son travail, produisant des analyses extrêmement pertinentes car elles soulignent déjà une convergence des stratégies linguistiques, littéraires, et de l'entre-genre chez l'autrice.

Ainsi, le projet vise à tisser des liens entre des oeuvres littéraires assez connues par la critique telles que celles de Preciado et de Brossard, et d'autres dont la réception demeure plus confidentielle mais qui font aujourd'hui l'objet d'un intérêt croissant au sein des universités, notamment celles de Nathanaël et de Anzaldúa. Cet ensemble hétérogène mais cohérent permettra d'arriver à des perspectives nouvelles, ouvrant également le dialogue avec plusieurs disciplines. Si cette recherche s'inscrit pleinement dans le champ de la littérature comparée en suivant les traces des thèses récentes qui se sont intéressées aux croisements entre langues, littératures et genres (Finch, 2024 ; Murphy, 2020 ; Sevón, 2024), elle s'articule également en interaction avec plusieurs disciplines académiques et leurs avancées scientifiques récentes : les études de genre, les littératures francophones, la psychanalyse et la traductologie féministe.

La production littéraire propre au champ des littératures francophones, souvent marquée par la diglossie, l'exil ou l'immigration, met en lumière certains des mêmes enjeux qui traversent les textes des écrivain·e·s lesbo-queer translingues quant au langage : il existe dans les deux cas une sorte de « surconscience linguistique » (Gauvin, 2023 : p. 41-44) ou un dévoilement du poids politique de tout positionnement langagier car aucun mot n'est sans sa propre histoire. Dans la période contemporaine de mondialisation littéraire, des écrivains comme Achille Mbembe ou Édouard Glissant ont appelé à un découplage nécessaire entre nations et langues, à un « travail de démolition de la langue » (Mbembe, 2006) pour aller vers une langue au pluriel comprise comme « la présence des langues du monde dans la pratique de la sienne » (Glissant, 1996 : p. 41). Ces réflexions font écho aux enjeux linguistiques mis en lumière par les auteur·ice·s du corpus qui, à l'instar des écrivain·e·s francophones, se questionnent sur la pertinence de parler de ladite « langue maternelle » (Derrida, 1996 ; Mathieu-Job, 2022).

La psychanalyse lacanienne se fonde sur un « conte mythique du langage » (Mavrikakis, 1996 : p. 19) dans lequel la langue maternelle est représentative de l'aliénation par rapport à l'origine perdue que représente le corps de la mère. La « lalangue » fait référence aux vocalises entre mère et enfant, à la langue maternelle avant qu'elle ne devienne parole signifiée et, donc, perte et exil car « dès que l'homme demande par la parole, il ne peut demander qu'une infime partie de son désir, le reste étant consigné et déposé dans son inconscient » (ibid. p. 18). Le refoulement est donc un « refusement de traduction » (Freud, 2007 : p. 265) pour un sujet qui essaie néanmoins de s'ancrer par la langue. Lacan argumente que la poésie est au plus proche de la lalangue dans son abondance et son résonnement de l'irreprésentabilité du monde, dans son « effet de sens » qui est à la fois « effet de trou » (Lacan, 2004 : p. 125) - ce qui pointe vers la pertinence d'une analyse en littérature comparée qui s'intéresse à ces enjeux à la fois subjectifs et linguistiques.

Au sein d'un sous-domaine de la théorisation féministe qui s'intéresse à la place de la traduction en rapport avec le genre, Lori Chamberlain soutient plutôt que la langue maternelle (au féminin) est conçue comme pure et naturelle, raison pour laquelle il faudrait entretenir avec elle une « relation monogame » (Chamberlain, 1988 : p. 459). Le problème de la langue devient donc un problème de filiation et de propriété : des droits d'auteur·ice et de la valeur attribuée au travail productif masculinisé (l'écriture) en opposition au travail reproductif féminisé (la traduction). De Lotbinière-Harwood affirme précisément que la traduction et le bilinguisme se trouvent au centre de la construction des genres car toutes les femmes doivent parler à la fois la « langue dominante, de fabrication masculine » et la « langue des femmes », qui n'est vue que comme « bavardage, jasette, potins » (Lotbinière-Harwood, 1991 : p. 13). En contrepoint à ces regards critiques sur la traduction, Spivak explore une possibilité d'agencement à travers une relecture intime, féministe et postcoloniale des textes. Certaines lisières de la « langue-textile » deviendraient des passages ouverts à la resignification par la traduction, dès lors que la « traductrice féministe » se donne pour principe d'« utiliser ce qui est utile » (Spivak, 2021 : p. 327).

Il y a aussi des théoricien·ne·s qui soutiennent que le tournant actuel du savoir est traductologique (Oustinoff, 2021). Cette conception de la traduction comme épistémologie du passage rejoint des ouvrages en études de genre tels que Transfuges de sexe (Beaubatie, 2021), où une pluralité des parcours « trans' » sont analysés en tant qu'expériences de mobilité sociale à travers les « frontières du genre ». Comme pour les frontières linguistiques, les frontières du corps genré sont érigées par rapport à une norme sur ce que María Lugones appelle « la pureté, l'impureté et la séparation » (Lugones, 1994). Contre la logique dominante de contrôle, transparence et pureté, Lugones défend un art de résistance créative par lequel le sujet s'affirme multiple et impur. Cette idée est travaillée également par Jack Halberstam dans 'L'art queer de ne pas réussir', un texte clé des études de genre où s'articule une pratique stratégique de l'échec lié à l'illisibilité en tant que « source fiable d'autonomie politique » (Halberstam, 2021 : p. 208). Le corps queer, comme la translangue, sont à la fois opaques et impurs, articulés tous les deux en tant que « trope[s] de l'insurrection narrative, de la survie discursive et de la résistance épistémologique » (Halberstam, 2011 : p. 97).

On remarque, donc, l'existence de toute une trajectoire interdisciplinaire de travaux qui s'intéressent depuis divers points de vue à la centralité de la langue dans la construction normative des subjectivités, comme à des possibilités d'émancipation créative. Ce projet vise à faire dialoguer ces disciplines qui sont restées trop souvent séparées, en rapprochant les avancées des littératures francophones, de la psychanalyse et de la traductologie féministe des études de genre pour élucider les manières dont la normativité du genre et la normativité de la langue s'interpénètrent dans la production littéraire, et comment ces écrivain·e·s lesbo-queer translingues tentent, chacun·e à sa façon, d'y échapper. L'objectif de cette recherche est d'explorer les liens et les tensions qui s'établissent entre la subjectivation lesbo-queer et la subjectivation translingue dans des récits littéraires contemporains. Elle s'intéressera aux stratégies (dés)identitaires et aux rapports obliques entre une langue et un corps conçus comme multiples, changeants et en constant déplacement. Dans une perspective qui pense langue et corps comme co-constitutifs plutôt qu'en opposition binaire, l'écriture apparaît comme le travail d'une sorte de couturière des mots qui tisse une subjectivité entre les genres et entre les langues à travers le fil du texte. Cette recherche s'intéresse ainsi aux points d'attache provisoires que les écrivain·e·s parviennent à trouver ou à inventer dans et par l'écriture, malgré une vision du monde et de soi mouvante, transfrontalière et parfois vertigineuse. Pour explorer ces hypothèses, cette recherche prendra forme à travers deux méthodologies entrelacées et complémentaires. D'un côté, les oeuvres du corpus seront analysées au sein d'une démarche propre à la littérature comparée. Il s'agira de construire un espace où mettre en relation des textes qui sont d'abord reconnus par leurs différences, les éléments constitutifs de leur singularité (Heidmann, 2020). Dans une perspective transnationale, les pratiques propres à la littérature comparée traitent les problèmes posés par « les franchissements de frontières linguistiques, culturelles, politiques, et autres » (Chevrel, 2023 : introduction). Ainsi, les contraintes grammaticales et lexicales de chaque langue, les contextes culturels des oeuvres, tout comme l'adoption ou non de démarches traductives seront pris en compte. Cette analyse littéraire s'appuiera en même temps sur les avancées théoriques de disciplines comme les études de genre, la psychanalyse ou la traductologie féministe.

De l'autre côté, la démarche de recherche-création sera envisagée comme une pratique de pensée par les formes où l'écriture constitue à la fois un mode de production de savoir et une opportunité d'expérimenter par la pratique des formes de subjectivité entre les genres et entre les langues. Le manuscrit de création, polyphonique et translingue, mobilisera des fragments poétiques, essayistiques et narratifs pour mettre en crise les catégories de langue, genre et subjectivité. La méthodologie reposera sur un travail de transformation de matériaux hétérogènes - archives littéraires, entretiens et pratiques d'écriture collective - non comme sources documentaires, mais comme situations d'énonciation relationnelles et situées. Les archives (Anzaldúa, Brossard) seront abordées comme des textes à réécrire et à déplacer, les entretiens (Preciado, Nathanaël) comme des échanges co-produits dont la forme est retravaillée, et les ateliers d'écriture translingue et queer comme des espaces d'expérimentation collective nourrissant le manuscrit. Cette méthodologie privilégie le montage, la fragmentation et la « traduction louche » (Broqua, 2026) afin de faire place aux processus de désidentification et de déplacement reliant genres et langues, au pluriel.

Ces deux gestes de lecture et écriture, distincts mais interdépendants, permettront d'explorer ces hypothèses par des régimes de discours différents, au sein d'une méthodologie hybride qui correspond aux caractéristiques de l'objet d'étude. La partie analytique examine les formes par lesquelles les oeuvres du corpus déplacent les normes de langue et de genre, tandis que l'écriture de création met ces analyses à l'épreuve par une pratique qui prolonge la forme du corpus. Ce travail d'écriture nourrit en retour l'analyse en ouvrant un espace réflexif où les cadres théoriques se transforment par l'expérience créative.

Le profil recherché

Très bonne connaissance du français, de l'anglais et de l'espagnol.
Qualités d'analyse, d'argumentation et de rédaction
Créativité et esprit critique

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