Thèse Représentations du Corps Maternel Grossesse Interruptions et Accouchement dans les Nouvelles de Zoë Fairbairns Tessa Hadley Sarah Hall H/F - Doctorat.Gouv.Fr
- Le Mans - 72
- CDD
- Doctorat.Gouv.Fr
Les missions du poste
Établissement : Le Mans Université École doctorale : École doctorale Arts, Lettres, Langues Laboratoire de recherche : LABORATOIRE LANGUES, LITTÉRATURES, LINGUISTIQUE DES UNIVERSITÉS D'ANGERS ET DU MAINE Direction de la thèse : Anne Laure TOURNES Date limite de candidature : 2026-09-01T00:00:00 Le nombre croissant d'autobiographies explorant la maternité (à titre d'exemple on peut citer Rachel Cusk, 2019, ou Maggie Nelson, 2015), tout comme la multiplication des blogs, des forums et des romans graphiques sur ce même sujet, témoignent d'un besoin de repenser les représentations de la parturition. Ce projet de thèse, pour sa part, abordera les récits de grossesse et d'accouchement au prisme de la nouvelle. Si la nouvelle est l'outil par excellence pour parler des expériences marginales (O'Connor, 1963 ; Hanson, CDE- ED ALL 2 1989), alors quel meilleur genre pour explorer ces thèmes qui font encore l'objet de non-dits narratifs et de tabous sociétaux ? Le corpus de nouvelles choisi permettra d'étudier les stratégies de représentations et les mises en scène singulières de la grossesse et de l'enfantement. La première hypothèse de travail de ce projet de thèse concernera le rapport entre le thème de la maternité et la forme de la nouvelle. Les nouvelles sélectionnées dans le corpus primaire de la thèse laissent entrevoir la multiplicité des expériences de maternité, notamment par la polyphonie des voix que donne à entendre un recueil de nouvelles en tant que genre littéraire (Torres-Zúñiga, 2018 : 278). Si le concept de la maternité convoque des notions de plénitude et d'expansion, la nouvelle fait appel à des idées de temps court et de contrainte. Comme le montre Ruth Robbins, « genre » et « gender » proviennent de la même racine étymologique, « genus » en latin, signifiant type, sorte (Robbins, 2018 : 293). La forme spécifique de la nouvelle et les expérimentations possibles en son sein permettraient donc aux autrices qui la pratiquent de mettre en question les constructions sociales. La deuxième hypothèse de travail de la thèse concernera la brèche entre le vécu corporel et psychique des femmes d'une part, et le savoir médical détenu par les femmes et hommes médecins, d'autre part. A cet égard, la thèse interrogera la notion de grossesse en tant que passage d'un « corps sexuel » à un « corps maternel » (Froidevaux-Metterie, 2023). En effet, le corps maternel est un corps « en mutation, qui gonfle, se dilate, se contracte, et expulse » un corps étranger, celui du nouveau-né (Hanson, 2015a). Pour appréhender le corps féminin qui se métamorphose, les concepts de Julia Kristeva, Powers of Horror: An Essay on Abjection (1984) ou de Julie Kipp, Romanticism, Maternity and the Body Politic (2003) seront mobilisés. La thèse abordera également la représentation de la fausse couche - terme mal nommé car il s'agit du vécu d'une femme enceinte sur quatre, il sera donc préféré l'expression « arrêt naturel de grossesse » (Froidevaux-Metterie, 2023). Cette notion convoque différents aspects de la parturition, comme le regret, la perte, le deuil, mais aussi la mort. L'impact corporel et psychique des interruptions de grossesse sera à réinterroger, dans une société qui les minimise voire les passe sous silence. La thèse projetée se concentrera donc sur le regard que les personnages, les lecteurs, lectrices et les autrices portent sur la grossesse et l'enfantement, et sur les dimensions culturelles, sociales et politiques que ces regards impliquent, au sein d'un genre qui semble toujours se situer à « la veille de l'extinction » ou au « seuil de la renaissance » (Hanson, 2015). Il sera possible de faire des liens entre ce projet et les travaux des collègues des laboratoires 3LAM de le Mans Université et de l'université d'Angers portant sur les représentations du féminin. Le phénomène de marginalisation des textes écrits par des femmes fait partie intégrante de la recherche menée au sein du laboratoire 3L.AM, plus particulièrement en ce qui concerne l'axe 3 : Cultures savantes et cultures populaires. Le corpus qui sera étudié appartient en effet au genre de la nouvelle, un genre traditionnellement issu de la culture de l'oralité. Ce projet de thèse pourra également apporter sa pierre à l'édifice des « new short story studies », et s'insérer dans la recherche portant sur le genre de la nouvelle menée au sein du laboratoire CIRPALL (axe 2 : Nouvelles et Formes Brèves). Par ailleurs, le ou la future doctorant.e pourra participer aux évènements organisés par l'ENSFR (European Network for Short Fiction Research), le ou la doctorant.e bénéficiera donc d'un environnement scientifique très favorable. Il ou elle aura également accès au bureau des doctorants des MSH de Le Mans Université et d'Angers et pourra s'appuyer sur les structure facilitant l'installation des jeunes doctorant.es sur place. De plus, les ressources bibliographiques ainsi que les bases de données disponibles à la BU de l'université du Mans ainsi qu'à celle d'Angers permettront au doctorant ou à la doctorante de se constituer une bibliographie solide. Pour terminer, les nombreux événements scientifiques, séminaires de recherche ainsi que les événements de valorisation vers le grand public organisés en LLSHS dans les deux universités seront l'occasion pour le ou la doctorant.e de débattre avec d'autres enseignants-chercheurs spécialistes ou non spécialistes des problématiques de sa thèse, et d'échanger avec le grand public au cours de dialogues fructueux qui ne manqueront pas de nourrir sa réflexion. La maternité est « un impensé » selon la philosophe Camille Froidevaux-Metterie ( Un Si Gros Ventre , 2023). Dans cet essai phénoménologique et féministe, elle montre à quel point le corps enceint est politique, car il est soumis à des pressions et à des normes issues de la société patriarcale. Jusqu'à la première moitié du XXe siècle, les scènes d'accouchement en littérature se déroulent le plus souvent hors-champ tandis que le père de l'enfant fait les cent pas (Greengrass, 2018). Traditionnellement donc, dans les récits d'accouchement et de grossesse écrits par des hommes, ce n'est pas l'expérience de la parturiente qui est narrée, car le vécu corporel de la femme est vu de l'extérieur. En effet, comme le fait remarquer Emma Young, l'emprise du patriarcat s'exprime d'autant plus sur les corps maternels (Young, 2018: 50), et les récits habituels de la parturition donnent à voir des femmes « objets » plutôt que « sujets » (Poston, 1978). Le corps des femmes est encore aujourd'hui vu comme un « autre mystérieux » (Greengrass, 2018). C'est ce qui explique que la grossesse ait été relégué aux marges des récits, il est difficile de conceptualiser quelque chose qui pousse « presque mystérieusement à l'intérieur » du corps féminin (Poston, 1978). Tout comme d'autres expériences qui ne peuvent être vécues que si l'on dispose d'un corps de sexe féminin (comme par exemple la menstruation ou la ménopause) ce n'est que récemment que l'enfantement est devenu objet de littérature (Braun, 2022). Plusieurs auteurs ont cherché à établir des listes de textes faisant figurer l'enfantement : Mise au monde, L'Enfantement en littérature (Fruchart, 2018), « Childbirth in Literature » (Poston, 1978). Cette année, le volume à paraître du journal d'humanités médicales Soin, Sens et Santé (2026) porte sur les représentations de l'accouchement, évoquant un « vide narratif » (Braun, 2025). Par ailleurs, le projet pluridisciplinaire « Birth(ing) Stories », qui a pour but de rassembler les récits d'accouchement en fiction, à la croisée des humanités médicales et de la littérature, a donné lieu à des publications et des journées d'études très récentes dans la lignée desquelles le projet doctoral s'inscrira, comme par exemple Figures de l'accouchement dans la littérature : expérience et savoir (Alice Braun, 2026). L'hypothèse de la thèse est que le genre de la nouvelle est particulièrement accueillant pour les récits et représentations d'accouchement. Bien qu'au Royaume-Uni le genre de la nouvelle connaisse un renouveau depuis le début du XXIe siècle (Baker, 2014), il est improbable qu'il dépasse le roman en termes de popularité car il est trop en décalage avec les discours culturels dominants (Hanson, 2015 : 196) qu'il remet en question. Un des reproches souvent faits à la nouvelle consiste à dire que son format trop court implique qu'il soit difficile de s'identifier aux personnages (Todorov, 1977 : 143). Mais pour Helen Simpson, le roman est trop souvent « un tyran » (2006) qui ne laisse pas les lecteurs faire preuve d'esprit critique. A l'inverse, le genre de la nouvelle exhorte à rester alerte : le genre étant tout à la fois « plus condensé », « plus riche » et « plus exigeant » (Simpson 2012), nombre de lecteurs et lectrices y trouvent un plaisir différent car ils ou elles sont plus actifs dans leur lecture (Gharraie, 2012 ; Torres-Zúñiga 2018). La nouvelle est un genre qui donne une place privilégiée aux expérimentations formelles (Robbins, 2018 ; Hislop, 2013), expérimentations qui sont à la fois la raison de son « statut fragile » et la source de son « attrait certain » (Sacido-Romero et Lojo-Rodríguez, 2018 : 5). Le nombre de tentatives de définitions de la nouvelle montre que les chercheurs n'ont pas trouvé de caractéristiques communes (Ferguson, 1994 : 218 ; Reynier, 2003 ; Bailey et Young, 2018 : 2). Parmi les plus communément identifiées on retrouve cependant la brièveté, l'intensité, l'épiphanie, l'implicite, l'intertextualité, l'ellipse, la prédominance de la métaphore, la fin ouverte, l'expérimentation formelle, la ressemblance avec la poésie (Tibi, 1988), et enfin les jeux portant sur la disruption et la mise en question de la voix narrative et de la focalisation. Enfin, plusieurs ouvrages critiques récents ont mis au jour le lien entre l'intérêt des autrices britanniques pour le genre de la nouvelle et les thèmes féministes qui y sont abordés, de la première vague féministe à aujourd'hui. Entre autres, on peut citer Bailey et Young (eds), British Women Short-Story Writers: The New Woman to Now (Edinburgh: EUP, 2015) ; Sacidor-Romero et Lojo-Rodríguez (eds), Gender and Short Fiction, Women's Tales in Contemporary Britain (New York & London: Routledge, 2018) ; Young (ed.), Contemporary Feminism and Women's Short Stories , (Edinburgh : EUP, 2018). Par exemple, dans son analyse du personnage de Bertrande, Emma Young montre comment Michèle Roberts fait dialoguer plusieurs points de vue antithétiques pour opérer une critique féministe des différentes maternités possibles (Young, 2018, 48-51). La grossesse a longtemps été considérée par le patriarcat, représenté notamment par le discours médical, comme un état entre santé et maladie (Hanson, 2015a). Dans « An Interesting Condition » (Helen Simpson, Four Bare Legs in A Bed, 1990), la narratrice primipare participe à un cours de préparation à l'accouchement : le discours des professionnelles est froid, détaché, et les informations qui sont données sont restreintes par le temps qui est alloué (la discussion sur l'allaitement par exemple est écourtée). Ce discours normatif et savant fait la part belle aux interventions obstétricales, en conceptualisant la grossesse comme une pathologie. Dans un contexte où la grande majorité des accouchements a lieu en milieu hospitalier, les professionnel.le.s de santé transmettent des normes prescriptives : beaucoup de chercheurs ont dénoncé la surmédicalisation de l'enfantement (à commencer par Adrienne Rich, Of Woman Born , 1976). Dans le monde dystopique convoqué par Sarah Hall dans « Theatre 6 » (dans la collection Madame Zero , 2017), l'intérêt du foetus prime sur la vie de la mère. Assujettie au patriarcat qui contrôle son corps et s'arroge un droit de vie ou de mort sur elle, la femme enceinte manque de mourir à cause du refus de soins dont elle est victime. Cette thématique, à laquelle vient se joindre l'interruption volontaire de grossesse, c'est-à-dire l'avortement, le refus d'avoir cet enfant, est au coeur du corpus choisi : sujets tabous s'il en est mais qui font pourtant partie intégrante du vécu de l'enfantement, et que les nouvelles qui seront étudiées abordent de manière fine et touchante.